Recherchant un électrochoc, un 'plombier' se fait 'électricien'

Ce texte est le résumé d'une note critique à paraître dans une revue universitaire en 2022

Déplorant l’indifférence généralisée face à « la lente agonie du fait français au Québec », Mme Johanne Rioux cite l’ingénieur Charles Gaudreault (Le Devoir, 23 novembre 2021). Elle rapporte que « les francophones seront minoritaires au Québec en 2042 ». Or, cette dame ne réalise sans doute pas que M. Gaudreault ne parle pas des Québécois de langue française, mais plutôt des Québécois d’origine ethnique française selon la définition du recensement de … 1971 !

Les résultats prospectifs de M. Gaudreault pour 2042 (50%) et pour 2050 (45%) sont le fruit d’un calcul selon un scénario élaboré en deux étapes portant sur une période totale de 80 ans (« The impact of immigration on local ethnic groups' demographic representativeness », Nations and Nationalism, 2020, 26 : 923–942). Trouvant dans le recensement de 1971 une définition de l’origine ethnique française assez pure à son goût, M. Gaudreault s’engage dans une rétroprojection pour la période 1971-2014, avant de poursuivre jusqu’en 2050.

C’est ainsi que, partant d’une proportion de 79% en 1971, son calcul le conduit à 64,5% de Québécois d’origine ethnique exclusivement française en 2014, comparativement à 80,6% de francophones d’origines diversifiées (selon la langue parlée à la maison en 2016). Une différence notable de 16 points entre ces deux variables.

Mme Rioux sera sans doute étonnée d’apprendre que, dans les calculs de M. Gaudreault, aucun immigrant venu de France depuis 1971 – ainsi que leurs enfants et leurs petits-enfants –, n’a été ajouté aux effectifs de la majorité québécoise d’origine ethnique française. De plus, tous les enfants des immigrants scolarisés en français depuis 1977 en vertu de la Loi 101, même s’ils ont adopté le français comme langue d’usage courant, notamment en famille, sont également exclus de la majorité francophone, ou plutôt, de la majorité canadienne-française traditionnelle.

Par conséquemment, bien que Mme Rioux ait raison de dénoncer le refus d’Ottawa d’accepter plus de « 35 600 candidats des principaux pays francophones du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest qui voulaient venir au Québec entre janvier 2020 et septembre 2021 », elle ne fera pas sourciller M. Charles Gaudreault. En effet, ces candidats ayant tous le vilain défaut de ne pas être d’origine ethnique française comme s’il s’agissait d’une essence, ils seraient parqués dans un groupe fourre-tout où l’on trouve tous ceux qui sont arrivés au Québec après 1971, y compris tous les « enfants de la Loi 101 ».

Dans ses calculs, M. Gaudreault suppose que la fécondité des immigrantes est de 2 enfants, que 87% des immigrants ne repartent pas du Québec, et surtout, que le nombre d’immigrants augmente systématiquement avec la population, laquelle est multipliée « par 0,0178 moins 93 000 », une façon de faire inusitée en démographie. Or, comme la période 1971-2014 appartient déjà à l’histoire, nous avons comparé les résultats de l’ingénieur avec les faits.

La formule mathématique de M. Gaudreault conduit à une alternance de surestimations et de sous-estimations en comparaison aux données statistiques compilées. Par exemple, l’immigration de la période 1971-1976 est sous-estimée de 29%, tandis que celle de la période 1977-1988 est surestimée de plus de 24%. Globalement, pour l’ensemble des années 1971-2001, M. Gaudreault a surestimé l’immigration internationale à destination du Québec de plus de 34%.

Outre que l’immigration soit surestimée, le taux de rétention des immigrants l’est aussi. Pour les années antérieures à 1990, ce taux était alors de 65% ; à la fin du XXe siècle, il était de 75%. Ainsi, la surestimation de M. Gaudreault va de 12 à 17 points. De plus, étant donné que l’ISF de cette époque se situait plutôt autour de 1,8 enfant par femme, il s’ensuit que les calculs de l’ingénieur engendrent, sans jeu de mots, des naissances excédentaires.

Bref, la surestimation totale due à une immigration et à une fécondité trop élevées pour la période 1971-2001, est de 36,5%. Ce n’est là qu’un minimum, car encore faudrait-il ajouter les effets d’une rétention trop forte des immigrants. Par conséquemment, les proportions de Canadiens-français au Québec pour la période 1971-2014 estimées par Charles Gaudreault, ont été artificiellement réduites avant même de procéder à la projection proprement dite (2014-2050). Que valent alors les 45% de Canadiens-français en 2050 ? Rien.

Avec les hypothèses qu’il a retenues pour le seul scénario qu’il a construit en deux temps, M. Gaudreault ne pouvaient que piper les dés en faveur de son  objectif premier : « étudier l'impact de l'immigration sur le poids démographique des groupes ethniques locaux ». Ayant fait le contraire de la règle d’or de la prospective en démographie, il n’a rien prouvé. À moins qu’il ait recherché à créer un électrochoc.  

Michel Paillé, démographe, Québec

Mythologie linguistique à déboulonner chez Michel C. Auger


Certains chapitres d’un livre de Michel C. Auger – 25 mythes à déboulonner en politique québécoise – méritent d’être lus. Ils concernent des mythes de nature économique touchant la péréquation (mythe # 20), la dette publique (mythe # 23) et le déséquilibre fiscal canadien (mythe # 24). 
Par exemple, à l’opinion voulant que le Québec «se paie de généreux programmes sociaux avec l’argent des Albertains», M. Auger rétorque qu’il «n’y a pas […]d’argent qui quitte l’Alberta pour être donné au Québec ou à toute autre province». Bien que le Québec ait reçu en 2017-2018 «à peu près la moitié de la cagnotte» à lui seul, il vient «loin derrière les provinces de l’Atlantique» en tenant compte de «la part par habitants». 
Pour déboulonner ces mythes de nature économique, Michel C. Auger s’appuie sur les études d’éminents chercheurs, dont Pierre Fortin et Luc Godbout. Hélas, on chercherait en vain ceux qu’il a consultés sur l’immigration, le vieillissement de la population ou la loi 101 par exemple.

Les mythes touchant la question linguistique 
Michel C. Auger rappelle, sept fois plutôt qu’une, que «94,5% des Québécois sont capables de parler français, c’est-à-dire en mesure de soutenir une conversation». Tirée du recensement de 2016, cette proportion serait la preuve que la loi 101 «a été un immense succès dont tous les Québécois ont le droit d’être fiers». Après tout, ajoutera-t-il, c’est «la presque totalité des Québécois». 
Nulle part M. Auger ne met en garde ses lecteurs sur le caractère subjectif d’un tel pourcentage. Il importe en effet de rappeler qu’il s’agit d’une évaluation globale venant des personnes interrogées, et non d’une mesure objective. S’il faut croire au mythe de l’«immense succès» de la loi 101 sur cette base, encore faudrait-il admettre qu’il a été atteint, ou presque, il y a déjà plus de 25 ans (93,5% en 1991) ! 
Cherchant à comprendre «pourquoi parle-t-on si souvent du recul du français au Québec», M. Auger trouve, chez les adeptes de l’«industrie du ‘déclin démographique’», une réponse : leur prétendu choix de la langue maternelle comme instrument de mesure. Selon Michel C. Auger, bien que le pourcentage de Québécois de langue maternelle française ait reculé «de 79,7% à 79,1% entre 2011 et 2016», cette variable exclut tous les immigrants de langues tierces qui ont fait du français leur langue seconde. 
Affirmer cela c'est ignorer que les grandes projections démolinguistiques sont basées depuis longtemps sur la langue d’usage, et non sur la langue maternelle. Depuis l’ouvrage de Lachapelle et Henripin paru en 1980, d’autres ont procédé ainsi, notamment Marc Termote et ses collaborateurs. Puisqu’il le faut, rappelons que ces projections tiennent compte du fait que des enfants sont élevés en français parce que leurs parents, bien que de langues maternelles diverses, ont fait du français la langue de leurs foyers. Ils sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à faire librement le choix du français. 
Les dernières projections de Termote publiées par l’Office québécois de la langue française (2011) montrent une poursuite de l’érosion de la majorité francophone du Québec. Les recensements de 2006 et de 2016 ont confirmé la tendance lourde générale de ses projections : la proportion de personnes parlant le plus souvent le français a glissé de 81,1% à 79,0% pendant cette décennie. Précisons que ce type de projections est la voie royale à suivre, car tous les facteurs à l’œuvre sont pris en compte : mortalité, fécondité, substitutions linguistiques, immigration, migrations Québec-reste du Canada, migrations interrégionales (notamment entre Montréal et sa couronne métropolitaine). 
À cela Michel C. Auger pourrait répliquer qu’il a plutôt fait état de «87,1% des gens qui utilisent le français à la maison», une proportion d’ailleurs «en faible hausse». Il aurait raison de protester. Mais ce qu’il ne pouvait pas savoir, comme Brian Myles avant lui, c’est que Statistique Canada n’a pas précisé dans Le Quotidien du 17 août 2017, que ces 87,1% résultent d’une addition de pourcentages aux deux questions[1] sur les langues parlées à la maison[2]. Comme le total pour les trois groupes linguistiques (français, anglais, autres) dépasse largement 100%, Statistique Canada se devait de le faire remarquer. 
Mais parler français à la maison ne signifie pas que tous en font usage dans le domaine public. S’il est bien vrai, comme l’écrit Michel C. Auger, que «le français ne s’apprend pas uniquement dans les salles de cours, mais aussi au travail, dans la rue ou en parlant avec ses voisins», encore faudrait-il que les francophones bilingues donnent préséance à un français de qualité. Trop souvent, ils s’expriment en anglais à la moindre occasion.
Si 40 ans de loi 101 ont donné des résultats positifs dans plusieurs domaines, il faut déplorer que l’usage spontané d’un français de qualité par les francophones eux-mêmes ne soit pas encore au rendez-vous. Ne voyant pas que le «Bonjour-Hi» (mythe # 6) est un symptôme périphérique d’un fâcheux comportement généralisé et profond, Michel C. Auger a raté une belle occasion d’exiger une évaluation de la fidélité des francophones envers la langue officielle du Québec.


[1] Il s’agit de la «langue parlée le plus souvent» pour tous, et de la «langue parlée régulièrement» pour ceux qui font occasionnellement usage d’une autre langue, ou de deux autres langues.
[2] J’ai démontré le 14 mai 2018 devant trois analystes de Statistique Canada, que leurs calculs mènent à une «somme d’occurrences». Les résultats obtenus ne renvoient pas au nombre de personnes recensées au Québec en 2016, mais plutôt à un nombre de réponses où parler français «régulièrement» devient égal à parler français «le plus souvent», et où parler français, à égalité avec l'anglais et une langue tierce, est l'équivalent de ne parler que le français ! 

Situation démolinguistique et souveraineté (sept. 1995)


« La situation démolinguistique dans la Communauté urbaine de Montréal et le projet de souveraineté du Québec »

Mémo au président du Conseil de la langue française, M. Marcel Masse, 27 septembre 1995


En cette période référendaire sur le projet de souveraineté du Québec, on avance que l'avenir du français dans la région de Montréal découlera largement du choix que feront les Québécois le 30 octobre prochain.  Cette note fait le point sur cette question (1) en donnant d'abord les faits saillants et en présentant ensuite notre point de vue sur les conséquences éventuelles de l'indépendance du Québec sur la situation démolinguistique à Montréal.

Les faits saillants

L'un des objectifs de la politique linguistique implantée dans les années 70 est de faire en sorte que la population de l'île de Montréal reste majoritairement francophone.  Qu'en est-il?  Voici les faits saillants :

            - la majorité francophone de l'île de Montréal définie par la langue habituellement parlée à la maison a mis 25 ans (1951-1976) pour perdre 4 points de pourcentage, passant de 64 % à 60 % ;

          - la décennie 1976-1986 a été marquée par une stabilisation de la majorité autour de 60 %; ce fait n'est pas dû à la Charte de la langue française mais plutôt au solde migratoire négatif plus important chez les anglophones à la fin des années 70 suivi d'une plus faible immigra­tion internationale au début des années 80 ;

            - nos projections démolinguistiques publiées en 1989 prévoyaient un recul jusqu'à 58,4 % en 1991 ; le recensement de 1991 donnait 56,9 % – après avoir retranché les résidents temporaires recensés pour la première fois (2) – pour une perte de 3 points en 5 ans seulement ; la baisse prévue fut donc plus rapide ;

            - nos études montraient que chez les jeunes d'âge scolaire le recul était déjà plus avancé; en effet, les écoliers de langue maternelle française de l'île de Montréal ont perdu près de 10 points en 15 ans, passant de 63,8 % en 1971 à 54,2 % en 1986 ; en septembre 1994, ils n'étaient plus que 49,2 % ; même si l'on choisi la langue d'usage à la maison (3), on obtient une régres­sion : de 55,4 % en 1986-1987 à 52,1 % en 1994-1995 ; l'apport des substitutions linguistiques à la majorité francophone n'est donc pas suffisant pour contrer le recul ;

            - les projections de Marc Termote (1994) confirment ce recul de la majorité francophone ; même si l'on ajoute l'île Jésus à l'île de Montréal, on peut prévoir, selon la langue parlée à la maison, une baisse de 62,9 % en 1986 à 54,6 % en 2006 ; quant à la grande région métropolitaine, elle pourrait voir sa majorité fran­cophone passer de 70,7 % (1986) à 67,7 % (2006).

Conséquences de la souveraineté

Si le Québec devenait un pays, il aurait pleins contrôles sur son immigration internationale.  D'un point de vue démographique, il en résulterait ce qui suit::

           sélection de tous les immigrants : contrairement à ce qui prévaut actuellement, le Québec pourrait sélectionner tous ses immigrants plutôt que de se limiter aux seuls immigrants indépendants ;

           - les nombres annuels d'immigrants : lorsque l'immigration internationale à destination du Canada est très élevée par suite des politiques du gouvernement fédéral, le Québec s'efforce à accueillir de 18 % à 20 % des ressortissants étrangers même s'il sait qu'il ne garde que de 13 % à 15 % de la population immigrée du Canada ; cet effort est fait dans le but de ne pas trop perdre d'importance relative dans la population du Canada qui est en déclin et se situe autour de 25 % ; après l'indépendance, la politique québé­coise pourrait faire abstraction de cet aspect et le gouver­nement du Québec pourrait fixer ses niveaux annuels sans tenir compte de ceux du Canada ; [...] ;

            - le choix des immigrants entre le Québec et le Canada : une fois le Québec souverain, l'étranger qui veut quitter son pays à destination de l'Amérique du Nord devra choisir entre trois pays : les États-Unis, le Canada ou le Québec ; on peut penser que ceux qui choisi­ront le Québec auront une meilleure idée de leur lieu de destination : un pays plutôt qu'une province où la majorité est fran­cophone, où le français est la seule langue of­ficielle et où ils ne devraient pas trouver une politique de multiculturalisme ;

           une meilleure rétention des immigrants : le Québec retient mal ses immigrants ; on estime qu'environ 25 % des immigrants repar­tent un jour ou l'autre, dont plusieurs à destination de l'Onta­rio et des provinces de l'Ouest ; un Québec indépendant devrait mieux retenir ses immigrants car ceux-ci auront sciemment choisi le nouveau pays plutôt que le Canada ; de plus, tous départs du Québec à destination du Canada impliqueraient une [nouvelle] démarche ; on peut donc estimer que le rendement des coûteux investis­sements publics consentis en matière d'immigration inter­nationale sera meilleur dans un Québec souverain, com­parative­ment à ceux d'une province cana­dienne que l'on peut quitter plus facilement ;

            - la langue d'accueil : dès son arrivée au Québec, l'immigrant constate qu'il entre dans un pays bilingue ; il n'a qu'à lire les affiches lui disant : English or French, the choice is yours ; on peut présumer qu'un Québec indépendant accueillerait ses nouveaux immigrants en français seulement ; peu après son arrivée, la très grande majorité des immigrants installés à Montréal constate l'importance de l'anglais dans sa société d'accueil ; nul doute que l'accession à la souveraineté d'un État dont la seule langue officielle est le français aiderait à mieux faire voir son caractère francophone qu'une province ne peut le faire au sein d'un pays officiellement bilingue.

Il va sans dire que ces réflexions n'ont de sens que si l'éventuel nouvel État adopte des politiques et des mesures précises.  Si le nouveau pays se conduit comme si rien n'avait changé, comme si en matière d'immigration il était toujours une province canadienne, rien ne changera dans la perception que les immigrants se feront de leur nouvelle terre d'accueil.

Cependant, même si le nouveau pays du Québec modifiait ses politiques d'immigration pour tenir compte du nouveau contexte politique, la souveraineté ne pourrait être la panacée à tous nos problèmes démographiques.  Car il faudra agir en certains domaines  :

            - hausser la fécondité : depuis un quart de siècle (1970-1995), le Québec a une fécondité en deçà du seuil de renouvellement à terme de sa population ; bien que cela soit le lot de la plupart des pays industrialisés dont le Canada en général, cette question est plus embarrassante pour le Québec pour deux raisons : 1) le Québec est peu peuplé et ne compte que pour environ 2 % de la population nord-américaine au Nord du Mexique, 2) la fécondité québécoise est parmi les plus faibles des pays n'assurant plus le remplacement des générations ; en 25 ans, le Québec accuse un déficit des naissances de l'ordre de 400 000 à 500 000 dont environ 80 % seraient fran­cophones ; aucune immigration inter­nationale jumelée à une très forte politique de francisation et d'intégration ne saurait remplacer ces naissan­ces manquantes ; souveraineté ou pas, le Québec ne peut faire l'économie d'une politique globale de population qui comprendrait une politique familiale aidant les couples à avoir les enfants qu'ils désirent (environ 2 par couple) ; au cours des vingt dernières années, trois gouver­nements se sont penchés sur la question sans aboutir à une politique: 1) rapport Bonin des années 70, 2) rapports Johnson et French des années 80 et 3) études non publiées du Comité ministériel per­manent des affaires culturelles et sociales (COMPACS) tablettées en 1993 ;

            - régionaliser l'immigration : comparativement à l'Ontario, le Québec compte peu de villes de taille moyenne où l'on pourrait attirer de nombreux immigrants ; la souveraineté ne saurait en elle-même aider à régionaliser l'immigration ; cependant, on songe à décentraliser les pouvoirs politiques dans un Québec souverain ; il faudra toutefois que les régions se développent économiquement pour d'abord retenir leurs jeunes avant d'espérer attirer des immigrants en assez grand nombre pour une répar­tition significative sur le territoire ;

            - l'étalement urbain dans la région de Montréal : on sait que ce qui caractérise l'étalement urbain dans la région de Montréal, c'est le fait qu'anglophones et allophones ne suivent pas les francophones dans les banlieues de Montérégie, des Laurentides ou de Lanaudière ; la souveraineté ne pourra en elle-même modifier la composition linguistique des migrations de l'île vers les banlieues ; on ne saurait faire l'économie d'une révision de différentes politi­ques qui ont pour résultante indirecte de favoriser l'éta­lement autour des grandes villes, en particulier Montréal.

Conclusion

Près de 20 ans après la loi 101, la situation démolinguistique de la région de Montréal reste préoccupante tout simplement parce qu'une politique linguistique aussi parfaite soit-elle ne saurait 1) combler les lourdes pertes d'une fécondité trop longtemps anémique, 2) assurer l'intégration de nombreux immigrants trop fortement concentrés là où l'on trouve plus de la moitié des anglophones et là où résident déjà les trois quarts des allophones.  Elle reste également préoccupante parce que la Charte de la langue française n'intervient pas dans tous les domaines où une politique linguistique complète devrait pénétrer, sans parler bien sûr de l'affaiblissement qu'elle a subit au cours des ans.  Sans compter que cette politique d'une province s'inscrit dans le cadre d'un pays où l'anglais est aussi langue officielle, y compris au Québec.

Le recul de la majorité francophone dans la Communauté urbaine de Montréal est réel et plus prononcé que ce que l'on pouvait prévoir il y a à peine 6 ans.  Déjà chez les écoliers du primaire et du secondaire les francophones ne forment plus la moitié de la population.  Ce recul est si rapide que l'apport de la mobilité linguistique des allophones vers le français est insuffisant pour le contrer même si l'on suppose que le choix du français à la maison par des écoliers est définitif.

La souveraineté du Québec pourrait améliorer les choses, notamment en matière d'immigration.  Une sélection complète des immigrants par le Québec, un choix réel entre le Québec et le Canada par l'immigrant, des niveaux d'immigration fixés en fonction de nos capacités d'accueil plutôt qu'en fonction des niveaux canadiens établis par le gouvernement fédéral et un accueil exclusivement français des ressortissants étrangers aideraient sans aucun doute le Québec à mieux intégrer et à garder en plus grand nombre ses citoyens d'adoption.  Encore faudrait-il cependant qu'il y ait une volonté politique en ces domaines, ce que nous supposons.

Par contre, la souveraineté ne saurait être une panacée à nos difficultés démographiques.  On ne pourra pas faire l'économie 1) d'une politique de la famille visant à aider les jeunes couples à avoir les enfants qu'ils désirent, 2) d'une politique de développement économique des régions pour qu'elles gardent leurs jeunes et pour qu'elles attirent une part significative de l'immigration internationale et 3) de mesures visant à empêcher l'étalement urbain quasi exclusivement francophone dans la région de Montréal.

NOTES :

(1) Il s'agit d'une ébauche à laquelle nous n'avons consacré que fort peu de temps.  Sans doute qu'il faudra revenir sur le sujet pour vérifier certaines hypothèses, expliciter certains points, etc.  Le lecteur est prié de ne pas considérer ce texte comme définitif ni exhaustif.
(2) En les incluant aux calculs, on obtient une proportion de francophones de 55,9 %.
(3) Rappelons que les substitutions linguistiques chez les enfants ne sont pas tous définitifs

Recul des francophones à Montréal

Article paru dans Le Devoir, 19 novembre 2011, p. A 4


Nul n'ayant réagi [dans la version imprimé du Devoir] aux propos de Jack Jedwab sur la situation linguistique à Montréal (Le Devoir, 21 octobre), je me dois d'intervenir, ne serait-ce que pour débusquer le déni et la désinformation qu'il a véhiculés.

Commentant les dernières projections de Marc Termote publiées en septembre par l'Office québécois de la langue française, Jedwab qualifie de «récent» et de «faible» le recul des francophones à Montréal. Pourtant, depuis plus de 30 ans, le pourcentage de Montréalais de langue française n'a pas cessé de régresser, passant de plus de 60 % à 54 % en 2006.

De plus, les projections indiquent que le prolongement des tendances récentes (dont 50 000 immigrants par année) donnerait 47,4 % de francophones en 2031. Un scénario moins pessimiste (comptant 40 000 immigrants par année) conduirait tout de même la fraction des francophones à 51 % dans 20 ans.

Outre le déni, Jedwab sombre dans la désinformation en ajoutant que la fréquence d'utilisation du français «dans le domaine public [...] s'accroît continuellement». Comme il est le directeur général de l'Association d'études canadiennes depuis longtemps, il est très bien placé pour savoir qu'aucune série d'études ne soutient une telle affirmation. La seule enquête ayant cherché à mesurer l'usage des langues dans le domaine public est celle du Conseil de la langue française (1999). Lamentable échec, ce type d'exercice, qui devait être repris périodiquement, n'a pas encore été repensé ni refait.


***

Soigneusement planifiée la désinformation vise avant tout à fausser le jugement

Commentaires d’un abonné du Devoir sur ledevoir.com (20 novembre 2011, 10h29)

Il ne faut pas prendre trop au sérieux les "études" de l'Association d'études canadiennes et de son présent directeur général, l'historien Jack Jebwab, anciennement directeur général, de 1994 à 1998, pour le Québec du Congrès Juif canadien. La désinformation vise avant tout à fausser la juste compréhension d'une situation.

Pendant que l'AEC est très bien pourvu financièrement et nous pond périodiquement des articles desinformationnelles, l'Office québécois de la langue française (l'OQLF) croule sous la tâche par manque d'effectifs, soit pour ses recherches, soit pour ses sondages, soit encore pour tout simplement faire respecter la Loi 101 en matière d'affichage. (Le gouvernement Charest a coupé huit postes à l’OQLF au cours des 2006 à 2008, une baisse d’effectif de 3 %).

Quoiqu'il en soit, l'étude de l'OQLF prévoit que d'ici une vingtaine d'années, le nombre d'allophones passera de 20,6 % à 29,5 % sur l'île de Montréal. Le nombre de locuteurs anglophones doit connaître une légère baisse, passant de 25,2 % à 23 %, et les francophones passeront de 54 % à 47 %.

La question qui tue: quelle langue, du français ou de l'anglais, choisiront les allophones de la 2ième et 3ième générations quand on sait que présentement le gouvernement du Québec s'adresse dans plus de 75% d'abord et avant tout en anglais aux nouveaux immigrants? le gouvernement pense-t-il réellement faciliter l'immersion en français en communicant en anglais avec les allophones?

Le pli pris, ces allophones anglicisés communiqueront désormais en anglais avec le gouvernement qui leur fournira dans cette langue tous les services québécois. Et le Québec nous assure, sans rire, qu'il prend tous les moyens pour favoriser le français chez les nouveaux immigrants... voyons donc!

Rodrigue Guimont,
abonné

Pour une politique de population

Jacques Henripin
Pour une politique de population
Montréal, Les Éditions Varia, 2004, 124 p.


Recension parue dans le
Bulletin d'histoire politique
printemps 2005 (vol. 13, no 3), p. 283-286



Ce petit volume ne présente pas de recettes pour revitaliser une population anémique. D’emblée, le démographe Jacques Henripin fixe rapidement les limites de son propos. Après quelques analyses, sciemment partielles, l’auteur se propose de formuler quelques suggestions concrètes. Bref, on y chercherait en vain une vérité, car «dans cette aventure, [on] risque toujours de se tromper» (p. 10).

Henripin décrit d’abord les effets indésirables de l’évolution de notre population du dernier demi-siècle. On y retrouve tout ce qui préoccupe les médias depuis plusieurs décennies: vieillissement, ralentissement de la croissance numérique, insuffisance éventuelle des fonds de retraite, coûts grandissants des soins de santé, etc. À cela il ajoute les changements dans la composition ethno-linguistique, l’effondrement de l’institution familiale, la formation professionnelle, etc.

Bien que l’«on ne saurait regretter l’accès à la contraception, l’émancipation des femmes, leur liberté accrue, leur participation aux mondes du travail et de la politique» (p. 33), il faut agir selon l’auteur. D’autant plus que les effets d’une chute de 25% de la fécondité chez les femmes nées entre 1930 et 1955 (p. 32) ne se sont manifestés qu’à moitié (p. 22-23). Ce que Henripin appelle le «dilemme bébés/immigrants» (p. 12) fait ensuite l’objet des deux chapitres suivants.

En quelques alinéas, Henripin traite des causes de notre fécondité anémique: travail des mères, insécurité conjugale, vie matérielle (voyages, activités sportives, etc.), valeurs (individualisme, hédonisme), etc. Le tout renforcé par la contraception et l’avortement. Bref, des causes si diverses et entrecroisées qu’elles l’amèneront à dire, fort à propos, «qu’il ne suffit pas, comme certains le croient, de distribuer des allocations familiales pour augmenter le nombre de naissances» (p. 66).

Reconnaissons avec l’auteur qu’une «politique nataliste» n’a rien de répréhensible en soi. Il s’agit simplement de rechercher la hausse des naissances sans jamais forcer «quiconque à avoir des enfants non désirés» (p. 70). N’avance-t-il pas que «l’objectif de 2,1 enfants n’est pas un absolu»? Plus réaliste, il donne comme modèles, non pas les USA avec leurs 2,1 enfants par couple, mais quelques pays d’Europe de l’ouest dont la fécondité est de 1,8 ou 1,9 (France, Grande Bretagne, Suède, etc.) (p. 71-72). Il s’agit là d’objectifs modestes, mais suffisants pour que l’immigration puisse combler la différence.

Henripin suggère plusieurs mesures d’aide à la famille. Outre les allocations familiales, il se penche sur divers types de congés pour concilier davantage travail et famille; il néglige toutefois la question des garderies en milieux de travail. S’il propose de renforcer le mariage, c’est pour protéger financièrement ces nombreuses femmes qui s’engagent dans une union libre sans connaître le haut risque qu’elles courent de devenir mères monoparentales (et pauvres). Il faudrait aussi repenser la pension de réversion de la rente du Québec (RRQ) car, de nos jours, «il y a beaucoup moins de veuves assez jeunes pour avoir des enfants dépendants» (p. 82).

Henripin doute qu’un plus grand nombre d’immigrants comblerait les naissances manquantes: «on ne se rend pas compte, écrit-il, de l’ampleur que cette stratégie pourrait prendre d’ici 30 ans» (p. 42). Car au fur et à mesure de l’augmentation des décès sur les naissances, il faudrait grossir le nombre d’immigrants. Il illustre son propos en calculant combien d’immigrants il faudrait admettre pour stabiliser la population. Avec une fécondité de 1,5 ou de 1,6 enfant par femme, les résultats obtenus sont de l’ordre de 70 000 à 80 000 immigrants par année (p. 43-48). C’est deux fois plus que la meilleure performance du Québec calculée sur 10 années consécutives. En effet, j’ai calculé que de 1989 à 1998, nous n’avons accueilli en moyenne que 36 000 immigrants par année [1].

Les calculs de Henripin conduisent à une trop forte immigration internationale. Supposant à tort «que la moitié des immigrés étrangers quittent le Québec au cours des 20 années qui suivent leur arrivée, et les deux tiers, avant 30 ans» (p. 47), il doit faire entrer dans ses calculs un trop grand nombre d’immigrants pour compenser tous ceux qu’il fait repartir du Québec en surnombre. Selon mes calculs, qui tiennent compte de la mortalité, une émigration d’environ 25% est suffisante pour retrouver le nombre d’immigrants recensés au Québec en 1996 et qui son arrivés au cours des 25 années précédentes. Conscient de ses approximations grossières, Henripin opte finalement pour «une bonne cinquantaine de milliers d’immigrants […] à cause de l’incertitude concernant la permanence de leur séjour» (p. 59).

Qualifié de «défi social majeur du demi-siècle qui vient» (p. 98), le vieillissement découle de notre «fécondité chétive». Il faudra s’y faire, car le vieillissement «est lent et lourd comme un éléphant» (p. 99). Bien qu’une hausse des naissances rajeunirait la population, son impact ne viendrait que très tard. Quant à l’immigration, son effet ne ferait que ralentir quelque peu le vieillissement. Il est utile de rappeler [2] tout cela, car nombreux sont ceux qui énoncent des attentes utopiques à cet égard.

Henripin s’éloigne souvent de la démographie – ce qu’il reconnaît (p. 59) –, pour livrer quelques opinions personnelles. Cela va des cégeps «trop bigarrés, souvent laxistes» (p. 37) aux «averses de joual dans les médias électroniques» (p. 106), en passant par les «mièvreries pour midinettes à cortex mince» pour dénoncer la télévision et nos humoristes «obsédés par une sexualité de mammifères» (p. 86). Bien que chacun ait droit à ses opinions, voire à jouer les guignols dans un ouvrage savant, j’aurais souhaité moins de dilettantisme, notamment sur la question linguistique.

Nombreux sont ceux qui déplorent la pollution des ondes, un domaine de juridiction fédérale. Si certains pays exigent une parfaite maîtrise de la langue nationale pour exercer une profession sur les ondes tant publiques que privées, pourquoi le Canada n’en ferait-il pas autant pour ses deux langues officielles? Henripin a raté une belle occasion pour formuler quelques recommandations là-dessus.

À le lire, il semblerait que seuls les francophones du Québec maîtriseraient mal leur langue. Une courte expérience en milieu universitaire anglophone [3] m’a montré que de trop nombreux étudiants, mal préparés aux études supérieures, parlent et écrivent un anglais pitoyable. Du reste, de nombreux ouvrages de linguistique témoignent d’une crise généralisée des langues à travers le monde [4]. Recommander de faire mieux quant à la qualité du français, notamment chez les enseignants, c’est prêcher la vertu. Proposer de donner priorité (p. 106) à ce qu’on appelait jadis «le bon parler français», c’est exiger de labourer la mer avant de passer à autre chose.

Vouloir «modérer l’ardeur policière des surveillants de l’affichage au millimètre près» (p. 106), c’est faire une lecture bébête des caricatures de nos quotidiens! Amendée par Claude Ryan (1993) pour satisfaire un jugement de la Cour suprême (1988), la loi 101 exige simplement une nette prédominance du français (art. 58). Jamais Ryan, qui ne faisait pas dans la scolastique, se serait ridiculisé en départageant le français de l’anglais d’une manière byzantine.

Les principales préoccupations de Henripin portent sur l’avenir des anglophones du Québec. Même après de nombreux amendements, la loi 101 fourmillerait encore de nombreux irritants toujours responsables d’importantes pertes migratoires avec le reste du Canada! Henripin fait comme si tout n’avait commencé qu’à la fin des années 1970, oubliant avoir tout fait remonter jusqu’au XIXe siècle (p. 28-29). On chercherait en vain dans cet ouvrage la moindre allusion à une importante exogamie [5] pour expliquer comment le nombre et la proportion d’écoliers dans nos écoles anglaises ont pu augmenter depuis plus de 10 ans malgré des pertes migratoires chez les anglophones [6].

Contrairement à Henripin qui attribue le recul démographique des anglophones au mauvais sort que leur réserverait la majorité francophone, il vaudrait mieux y voir le comportement normal d’une majorité nationale qui a toujours circulé librement au sein de son vaste pays, le Canada. Comme aux USA, les mouvements majoritaires vont d’est en ouest.


NOTES ET RÉFÉRENCES

1 Institut de la statistique du Québec, «Immigrants, émigrants et résidents non permanents, Québec, Ontario et Canada, 1951-2003», page consultée en ligne le 6 août 2004 à l’adresse:
http://www.stat.gouv.qc.ca/donstat/societe/demographie/migrt_poplt_imigr/602.htm.
2 Il y a 15 ans, d’excellentes simulations démontraient tout cela. Voir: Rôle de l’immigration internationale et l’avenir démographique du Québec, Montréal, ministère des Communautés culturelles et de l’Immigration, 1990, 79 p.
3 Bishop’s University, Lennoxville, Québec, 1977-1980.
4 Jacques Maurais, La crise des langues, Paris, Le Robert, 1985, 490 p.
5 Michel Paillé, «Aperçu des mariages interlinguistiques au Québec», Congrès de l’ACFAS, Trois-Rivières, 14 mai 1997.
6 Nulle trace d’exogamie aussi dans une estimation de Henripin conduisant à 2,5 millions d’immigrés et leurs descendants en 2080, soit le tiers de la population québécoise (p. 56). Faire abstraction de toute exogamie entre immigrants et natifs pendant trois générations n’a aucun sens.
Conseil supérieur de la langue française
Suivre l’évolution de la situation linguistique au Québec au XXIe siècleQuébec, 2009, iv-11 pages



Recension parue dans le
Bulletin d'histoire politiqueprintemps 2011 (vol. 19, no 3) p. 218-224


La loi 104 votée par l’Assemblée nationale en juin 2002 mandatait l’Office de la langue française – rebaptisée alors Office québécois de la langue française (OQLF) – de «surveille[r] l’évolution de la situation linguistique au Québec et [d’en faire] rapport au moins tous les cinq ans». Le premier rapport de l’OQLF a paru en mars 2008 [1].

Par la suite, le Conseil supérieur de la langue française (CSLF) a d’abord élaboré plus de 20 recommandations dans un avis portant essentiellement sur l’enseignement du français aux immigrants et sur la langue de travail [2]. Le CSLF enchaînait plus tard avec un second document que nous commentons ici.

Bien qu’elle soit très brève, cette dernière publication énonce de «grandes lignes éditoriales […] et soulève quelques questions méthodologiques» dans le but de faire du rapport de l’OQLF «l’instrument incontournable [de] la situation linguistique» (p. iii). Vu l’importance qu’on lui donne ainsi, un examen attentif de quelques remises en question que l’on y trouve, s’impose.

Géographie

Le Conseil s’étonne que l’Office ait présenté des tableaux où le territoire de la région métropolitaine de Montréal en 1996 a été «artificiellement recomposé pour ressembler à celui de 2001» (p. 9). Selon le Conseil, «[l]orsque des données trait[e]nt d’une région métropolitaine port[a]nt sur plusieurs années, il faut respecter les frontières déterminées par Statistique Canada» (p. 8-9). Cette question occupe à elle seule un cinquième du texte.

Deux faits sont exacts. D’une part, Statistique Canada modifie les limites des «régions métropolitaines de recensement» (RMR) afin de tenir compte de la croissance des migrations quotidiennes des travailleurs entre le centre et sa périphérie [3]. D’autre part, l’Office a ajusté les anciennes limites de la RMR de Montréal sur celles du recensement le plus récent dans son premier rapport comme dans certaines études l’accompagnant [4].

L’étonnement du Conseil sur cette question de géographie va à l’encontre des fondamentaux de cette discipline. Face à des découpages qui peuvent «varier d’un recensement à l’autre», les géographes Annette Ciattoni et Yvette Veyret recommandent des ajustements «lorsque l’on veut mesurer des évolutions». Elles donnent l’exemple de la population urbaine de la France qui a augmenté de 2,3 millions d’habitants entre 1990 et 1999 pour une croissance brute de 5,6%. Mais vu l’apparition de 677 communes urbaines depuis 1990 [5], elles ont ramené «[l]a croissance réelle de la population urbaine, à périmètre constant, [à] 3,1%» [6].

Cette façon de faire s’applique partout. Par exemple, on ne saurait affirmer que la population de la Confédération canadienne a augmenté de 34% entre 1901 et 1911 sans tenir compte de l’ajout de l’Alberta et de la Saskatchewan en 1905. Correction faite, on obtient 18%. L’argument du Conseil voulant que les RMR forment «un réseau socioéconomique dynamique en constante évolution» (p. 8-9) ne justifie pas un traitement différent de tous les autres types de territoire. Aussi rationnels soient-ils, tous les critères servant à leurs délimitations sont arbitraires [7].

À l’instar de Jacques Henripin il y a plus de 40 ans [8], l’OQLF devait rajuster le territoire de la RMR de Montréal. C’est d’ailleurs ce que Statistique Canada propose pour tous les types de territoire:

«Les utilisateurs qui souhaitent établir des comparaisons entre les données du Recensement de 2006 et celles des autres recensements doivent tenir compte du fait que les limites des régions géographiques peuvent changer d’un recensement à l’autre. Pour faciliter les comparaisons, les chiffres du Recensement de 2001 sont ajustés au besoin pour refléter les modifications apportées aux limites dans l’intervalle séparant les recensements de 2001 et de 2006.» [9]

Notons au passage que l’organisme fédéral contredit le Conseil quand il affirme que «le territoire de la RMR [de Montréal] en 2006 est resté le même qu’en 2001» (p. 9). C’est faux, car l’ajout de sept localités [10] a gonflé sa population de près de 30 mille personnes. Ainsi, l’augmentation quinquennale de 5,4% attribuable aux facteurs démographiques a été poussée jusqu’à 6,2% [11].

Outre que Statistique Canada rajuste le territoire des RMR pour ses propres analyses, l’agence fédérale offre, moyennant rétribution, un service de compilations des données de recensement. Or, en ce qui a trait aux limites territoriales, ce sont les clients qui les déterminent en fonction de leurs besoins. Ainsi, l’OQLF récemment, et le Conseil de la langue française jadis [12], ont commandé des données où les limites de la RMR de Montréal ont été modifiées.

Face à cette question de géographie, le CSLF se devait, il nous semble, de demander l’aide d’un organisme du gouvernement du Québec en mesure de bien l’éclairer. Vient immédiatement à l’esprit l’Institut de la statistique du Québec (ISQ). Or, comme l’ISQ reconnaît justement la nécessité d’ajuster le périmètre des régions métropolitaines [13], il était dans l’intérêt de tous de le consulter.

Loi 101

Selon le Conseil supérieur de la langue française, «[l]a sélection de l’immigration influence […] l’évolution des transferts linguistiques et la fréquentation des réseaux scolaires de langue française et anglaise» (p. 5). Si le premier élément de cette assertion est vrai, le deuxième est erroné.

Malgré les amendements apportés à la loi 101 depuis son adoption en 1977, le principal critère accordant l’admissibilité à l’école anglaise au Québec est resté le même: il s’agit de la langue d’enseignement au primaire du père ou de la mère de l’écolier [14]. Jusqu’en 1984, le lieu des études était limité au Québec («clause Québec»). Mais depuis, il a été étendu à tout le Canada en vertu de la Charte canadienne des droits et libertés (art. 23, ou «clause Canada»).

Sur cette question, le Conseil renvoie à deux de ses publications. La première ne nous concerne pas [15] alors que la seconde [16] ne fait appel, ni aux critères d’admissibilité à l’école anglaise, ni à la grille de sélection des immigrants [17]. Cette étude retient plutôt la langue maternelle et le lieu de naissance des écoliers, deux caractéristiques qui, à l’instar du genre ou de la religion, peuvent varier dans le temps. Mais comme ces variations ne résultent pas de la sélection des immigrants comme telle, elles devraient être sans effet sur l’admissibilité à l’école anglaise. Quoi qu’il en soit, comme la «clause Canada» n’a jamais fait place à une «clause universelle» que certains ont réclamée, il s’ensuit que les immigrants ne peuvent inscrire leurs enfants à l’école anglaise au Québec [18].

Outre la question scolaire, les substitutions linguistiques font aussi problème.

Bien que le Conseil reconnaisse d’emblée que «la politique linguistique s’étend[e] à d’autres domaines d’intervention que ceux couverts par la Charte elle-même» (p. 1), il affirme peu après que «[l]’objectif de la Charte est de faire du français la langue de la vie publique et non de la vie privée» (p. 2). Il précise plus loin que «[l]’objectif de la francisation n’est pas une substitution linguistique effectuée en faveur du français dans la vie privée. C’est une retombée prévisible du processus de francisation, mais ce n’en est pas l’objectif premier [19]» (p. 4).

En considérant les substitutions linguistiques comme des effets collatéraux involontaires de notre politique linguistique, le Conseil va à l’encontre des intentions exprimées par le législateur. Il suffit d’en évoquer quelques-unes.

La Commission Gendron s’interrogeait sur «ce qui pourrait arriver si rien n’était fait pour corriger la situation», notamment celle des substitutions linguistiques qui avantageaient nettement l’anglais à l’époque [20]. En mars 1977, le document ministériel qui présentait le projet de loi 101 affirmait l’intention du gouvernement de renverser «une forte tendance [des immigrants] à s’intégrer au groupe minoritaire anglophone» [21] en adoptant l’anglais à la maison. Enfin, pour justifier l’objectif d’«un Québec aussi français que l’Ontario est anglais», Camille Laurin s’appuyait sur une étude montrant le choix massif de l’anglais comme langue du foyer par 40% des allophones en Ontario, contre seulement 9% en faveur du français chez les allophones du Québec, lesquels étaient plus nombreux à choisir l’anglais (23%) [22].

En somme, une intention politique a donc été exprimée. Elle visait, tout en respectant les «minorités, leurs langues, leurs cultures» [23], l’adoption du français plutôt que l’anglais comme langue d’usage au foyer. Notons enfin que le Conseil n’a jamais eu de scrupules à comparer les revenus selon le groupe linguistique, un domaine absent de la loi 101 qui touche plus sensiblement la vie privée que la langue du domicile [24].

Démographie

Le Conseil supérieur de la langue française établit une «distinction entre les études démographiques et les études sociolinguistiques». Il précise que «[d]ans le premier cas, il faut effectivement chercher à comptabiliser ou à prédire le nombre d’individus à l’unité près», tandis que «[d]ans le cas des études sociolinguistiques, ce qui importe davantage, ce sont les liens entre les variables à l’étude et les tendances sociologiques observables» (p. 6-7).

Aucune source ne permet de soutenir une telle conception de la démographie. Si cette science sociale pouvait «prédire […] à l’unité près» la population des prochaines décennies, il serait inutile d’élaborer plusieurs scénarios prospectifs: un seul suffirait [25]. De plus, aucun domaine du savoir ne se limite à la compilation et à la description, laissant à d’autres disciplines le soin d’analyser et d’expliquer.

Outre la démographie générale, le Conseil supérieur de la langue française aborde aussi la démolinguistique. Se limitant aux «substitutions linguistiques» – appelées aussi «transferts» –, le CSLF affirme que «[c]es statistiques nous informent […] sur la force d’attraction des langues dans le passé. À ce titre, elles aident à comprendre la situation actuelle, mais non à évaluer son pouvoir actuel» (p. 6). Peu importe le sens qu’il faut donner à cette affirmation obscure, un bref rappel des tendances des dernières années est plus éclairant.

Depuis le recensement de 1991, on a dénombré au Québec de plus en plus de personnes de langues maternelles tierces qui parlent le plus souvent le français à la maison: 63 400 en 1991 (13%), 82 200 en 1996 (14%), 115 000 en 2001 (18%) et 165 800 en 2006 (20%) [26]. Le même constat a été observé sur une base annuelle chez les Québécoises de langues maternelles tierces qui ont donné naissance à un enfant au début des années 2000 [27].

Il faut donc comprendre que les substitutions linguistiques ne se limitent pas à un passé ancien. Elles s’observent de plus en plus dans un passé récent comme dans le présent, et servent à entrevoir l’avenir. Comme tout autre facteur à l’œuvre (fécondité, mortalité, immigration, émigration), elles concourent à l’évolution démographique des groupes linguistiques qui composent presque toutes les sociétés.

Rappels

Le Conseil supérieur de la langue française nous rappelle (p. 4) l’«indice de langue d’usage public» (ILUP) qu’il a diffusé en 1999 [28]. Basé sur les données d’une enquête effectuée en 1997 et comprenant plus de 14 000 questionnaires, rappelons qu’il a suscité une importante controverse [29] et qu’aucune des mises à jour annoncées [30] n’a été faite jusqu’à maintenant.

En oubliant une importante dimension de l’ILUP, le Conseil fait une recommandation aux auteurs de «toutes les études des années soixante-dix à quatre-vingt-dix environ» (p. 10) sans réaliser qu’elle s’adresse également à lui. Selon le CSLF, il importerait «d’analyser la situation de communication à l’étude en fonction du lieu où se déroule l’interaction linguistique [plutôt que selon] le lieu de résidence de l’individu» (p. 10). Justement, l’indice de langue d’usage public de 1999 ne vaut que selon le lieu de résidence des personnes choisies dans l’échantillon!

Enfin, rappelons qu’il fut une époque où toutes les publications du Conseil faisaient l’objet d’une révision quant à leur qualité littéraire. Il faut regretter que ce document ait échappé à cette étape. On y trouve hélas redondances et amphigouris. Voici un exemple de chacun:

«Dans quelle mesure le français est-il la langue commune de vie de tous les Québécois dans les situations de vie publique?» (p. 1);

«La connaissance du français ne garantit pas son usage, mais elle en est un préalable et elle fait partie du contrat moral entre les immigrants et l’État: ils doivent maîtriser la langue officielle et commune de la société d’accueil et l’État doit en faciliter l’apprentissage et en favoriser l’usage, notamment en s’assurant que les services gouvernementaux sont [sic] offerts en français à la grandeur du territoire» (p. 7).

Notes et références

1 Office québécois de la langue française, Rapport sur l’évolution de la situation linguistique au Québec, 2002-2007, Montréal, 2008, 191 pages.
2 Conseil supérieur de la langue française, Le français langue de cohésion sociale, Québec, [2008], 55 pages. Depuis la loi 104, le CSLF prolonge le Conseil de la langue française (1977-2002).
3 Entre autres critères, «au moins 50% de la population active» se déplacent de la couronne vers le centre, tandis «qu’au moins 25%» font la navette en sens opposé. Statistique Canada, «Règles de délimitation des RMR et des AR»:
http://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2006/ref/dict/geo009a-fra.cfm; en ligne, 11 mars 2010.
4 Notamment dans Les caractéristiques linguistiques de la population du Québec: profil et tendances 1991-2001, 2005, 101 p.
5 Certaines d’entre elles, sinon la plupart, résultent de la transformation de localités rurales.
6 Annette Ciattoni et Yvette Veyret, Les fondamentaux de la géographie, Paris, Armand Colin, 2003, p. 86.
7 Alfred Sauvy, La population, Paris, PUF, 1966, p. 23.
8 Jacques Henripin, Les divisions de recensement au Canada, de 1871 à 1951: méthode permettant d’en uniformiser les territoires, Montréal, HÉC, 1966, 60 pages.
9 Statistique Canada, «Chiffre ajusté à cause de changement de limite», décembre 2008:
http://www.census2006.com/census-recensement/2006/dp-pd/hlt/97-550/Index.cfm?TPL=P2C&Page=SYMB&LANG=Fra&T=203&F=A&G=462&GK=CMA.
10 Il s’agit de L’Épiphanie (Ville et Paroisse), Verchères, Côteau-du-Lac, Les Côteaux, Saint-Zotique et Sainte-Martine. Statistique Canada, 92F-0138-MIF-2003-002.
11 À cet égard, voir notre «Remarque sur la région métropolitaine de Montréal en 2006» à propos de notre étude pour le compte de la Commission Bouchard-Taylor:
http://michelpaille.com/, section C.
12 C’est le cas des projections de Marc Termote, notamment L’avenir démolinguistique du Québec et de ses régions publié en 1994 par le Conseil de la langue française. La RMR de Montréal compte une population qui dépasse celle de Statistique Canada de 5,7%. Débordant le territoire officiel ici ou là, elle coupe court ailleurs (p. 261-262).
13 La situation démographique au Québec, bilan 2000, Québec, Institut de la statistique du Québec, p. 1.
14 Charte de la langue française, art. 73 1°. Des modalités ont étendu ce droit aux enfants qui avaient déjà commencé leurs études en anglais avant la loi 101 (art. 73 4°), ainsi qu’à leurs frères et sœurs (art. 73 2°). La loi prévoit aussi des exceptions et des exemptions (art. 81 et 85 à 88 inclusivement).
15 Il s’agit d’un ouvrage portant sur la langue du travail.
16 Paul Béland, La fréquentation du réseau scolaire anglophone. Une étude exploratoire des statistiques de 2000 à 2004, Québec, CSLF, 2006, 24 p.
17 Grille de sélection, ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles:
http://www.immigration-quebec.gouv.qc.ca/publications/fr/divers/Grille-synthese.pdf - En ligne, 11 avril 2010.
18 Sauf exceptions et exemptions mentionnées plus haut. Des mariages mixtes entre immigrants et non-immigrants peuvent rendre admissibles à l’école anglaise les enfants de ses unions.
19 Le document du CSLF est ambigu sur ce point: si ce n’est pas un «objectif premier», doit-on comprendre que ce pourrait être un objectif second? Il semble que non, car outre le contexte, d’autres ouvrages du CSLF disent le contraire. Voir: Michel Paillé, «La portée de la loi 101 se limiterait-elle au domaine public par peur de l’assimilation?», L'Action nationale, XCVI-9, nov. 2006, p. 23-37.
20 Commission d’enquête sur la situation de la langue française et des droits linguistiques au Québec, La situation de la langue française au Québec, Éditeur officiel du Québec, 1972, tome 3, p. 170-171.
21 Gouvernement du Québec, La politique québécoise de la langue française, Éditeur officiel, 1977, p. 6-8.
22 Louis Duchesne, «Quelques données démographiques sur un Québec aussi français que l’Ontario est anglais» dans M. Amyot (éd.), La situation démolinguistique au Québec et la Charte de la langue française, Québec, Conseil de la langue française, 1980, p. 45-46.
23 La politique québécoise de la langue française, op. cit, p. 22.
24 Contrairement au revenu, il suffit de répondre au téléphone pour révéler sa langue. Les études comparatives sur les revenus sont pertinentes, car le législateur agissait aussi dans un but de «justice sociale» envers la majorité francophone: ibid., p.30-31.
25 Toutes les projections de Marc Termote commandées par le Conseil ont été faites selon plusieurs scénarios; celles de 1999 en comptent 20.
26 D’après les réponses uniques (97% du total) des quatre derniers recensements canadiens. Cette augmentation ne saurait être imputée aux substitutions effectuées avant la migration, substitutions pour lesquelles nous n’avons aucune information.
27 Michel Paillé, «Un progrès continu», La Presse, 29 février 2008.
28 Paul Béland, Le français, langue d’usage public au Québec en 1997. Rapport de recherche, Québec, Conseil de la langue française, 1999, 123 p.
29 Voir une bibliographie la concernant: Michel Paillé, «Critiques de l’Indice de langue d’usage public»,
http://michelpaille.com/, section B.
30 Nadia Bredimas-Assimopoulos et al., Le français, langue d’usage public au Québec en 1997. Rapport synthèse, Conseil de la langue française, 1999, première des deux pages 3.

Pour un Québec aussi français que l’Ontario est anglais

Article paru dans L’Action nationale (septembre 2007, p. 20-33) sous le titre :


Les 30 ans de la loi 101 : Le Québec est-il désormais aussi français que l’Ontario est anglais? [1]

par Michel Paillé [2]


Selon le biographe de M. Camille Laurin, le premier ministre du Québec, M. René Lévesque, avait promis, lors de la campagne électorale de 1976, de « faire du Québec une province aussi française que l’Ontario est anglaise » (Picard 2003, 241). Il s’agissait alors « de revoir la controversée loi 22 » (ibid., 240) votée par le gouvernement Bourassa en 1974. Confié à Camille Laurin, ce mandat linguistique allait conduire à la loi 101 (26 août 1977).

On a évoqué plusieurs fois la comparaison Québec/Ontario au cours de l’année 1977. S’adressant en octobre au Department of Political Science, (Dalhousie University, Halifax), M. Laurin l’a affirmé clairement en ces termes : « On l’a assez répété, il est normal que le Québec soit aussi français que l’Ontario est anglais » (Laurin 1977, 137).

Dans ses discours, M. Laurin avait sans doute à l’esprit une étude qu’il a déposée à l’Assemblée nationale en juillet 1977 : « Quelques données démographiques sur un Québec aussi français que l’Ontario est anglais » (Duchesne 1977). Dans cet ouvrage devenu depuis un point de référence, l’auteur a comparé, à partir du recensement de 1971, les deux provinces à propos de la connaissance du français et de l'anglais ainsi que sur les langues les plus souvent utilisées à la maison. Si certains éléments de cette comparaison sont souhaitables pour le Québec, d’autres par contre servent de repoussoirs [3].

En ce 30e anniversaire de la Charte de la langue française, nous ne disposons pas encore des données linguistiques du recensement de 2006. Force est donc de nous en tenir au recensement de 2001. Bien que nous couvrirons une période de 30 ans (1971-2001), elle sera décalée de six ans par rapport au temps écoulé depuis la loi 101 (1977-2007).

À partir des données du recensement de 1996, nous avons fait, il y a quelques années, une première mise à jour de l’analyse du démographe Louis Duchesne. Publiée en France, notre contribution est passée inaperçue au Québec, sauf lors d’une recension (Cardinal 2006). Dans le présent article qui n’a pas la prétention d’être exhaustif, nous limiterons les aspects conceptuels, méthodologiques et critiques au minimum [4]. Nous ne présenterons que deux tableaux alors que l’on pourrait les multiplier [5].


La connaissance du français et de l’anglais

En 1971, le Québec surclassait nettement l’Ontario relativement à la connaissance du français et de l'anglais : près de 28% des Québécois pouvaient parler le français et l’anglais, contre moins de 10% de la population ontarienne. L’Ontario dénombrait plus de 87% d’unilingues anglais tandis que l’on ne recensait que 61% d’unilingues français au Québec, une importante différence de 26 points! De plus, près de 26% des francophones du Québec s’estimaient aptes à soutenir une conversation en anglais alors qu’à peine un peu plus de 4% des Anglo-Ontariens pouvaient parler le français.

En outre, les Franco-Ontariens déclassaient les Anglo-Québécois avec un taux de bilinguisme s’élevant à 82% de leurs effectifs, contre seulement 37% chez les anglophones du Québec. Enfin, 86% des allophones ontariens connaissaient au moins l’anglais alors que seulement 47% des allophones du Québec pouvaient soutenir une conversation en français.

Au recensement de 2001 on a constaté que le bilinguisme a fait plus de progrès en 30 ans au Québec qu’en Ontario. En effet, le bilinguisme a augmenté de plus de 13 points chez nous, comparativement à moins de 3 points chez nos voisins. Avec 41% de bilingues en 2001, le Québec s’est davantage démarqué de l’Ontario : nos voisins n’en comptaient alors que 12%.
Rappelons que la Charte de la langue française n’avait pas pour objectif de faire du Québec un territoire aussi « unilingue français » que l’Ontario était alors « unilingue anglais ». M. Camille Laurin l’a d’ailleurs clairement exprimé en 1977 : « certains détracteurs de notre politique veulent [la] caricaturer sous l’image d’un repli sur soi, d’un unilinguisme qui [nous] couperait du reste de l’Amérique du Nord. Rien n’est plus faux » (Laurin 1977, 48).

Si les cours d’immersion française ont contribué au progrès du bilinguisme en Ontario, la politique linguistique du Québec a eu un effet beaucoup plus grand, notamment chez les anglophones, dont 68% s’estiment aptes à parler le français.

Une technique de comparaison utilisée par Duchesne en 1977 appliquait aux groupes linguistiques du Québec les taux d’unilinguisme et de bilinguisme français-anglais de l’Ontario [6]. Cet exercice conduit à une « population attendue » que l’on compare ensuite à celle réellement recensée. Duchesne a ainsi fait voir, qu’en 1971, le Québec aurait recensé 1,04 million de francophones unilingues de plus que ce que l’on a effectivement dénombrés. De son côté, la minorité anglophone du Québec aurait compté 354 400 bilingues supplémentaires. Enfin, on aurait dénombré 249 700 « unilingues français [7]» de plus parmi les allophones.

Le tableau 1 donne, dans la partie du haut, la situation telle que recensée en 2001. Quant à la partie du bas, c’est ce que nous aurions obtenu si les taux ontariens avaient été appliqués à la population du Québec.


Selon les données du recensement de 2001, 1 653 600 francophones supplémentaires auraient été unilingues tandis que la minorité anglophone se serait enrichie de 146 900 bilingues de plus. Chez les allophones, on aurait recensé 450 500 personnes de plus capables de parler le français. Ces résultats pour 2001, comparés à ceux de Duchesne pour 1977, font voir que globalement, le Québec et l’Ontario ont divergé au lieu de converger.

En effet, alors qu’en 1971 les calculs de Duchesne conduisaient à une modification de 27,3% des résultats du recensement au Québec, c’est 31,6% que nous obtenons pour 2001 (34,2% si on calcule avec les taux ontariens de 1971 [8]). Étant donné qu’en 1996 nous en étions à 29,2% (Pailllé 2003, 122), la divergence déjà observée s’est donc poursuivie [9].

Compte tenu de l’augmentation de 19% de la population québécoise de langue maternelle française, il y a eu régression de l’unilinguisme chez les francophones en 30 ans, car la population francophone attendue après application des taux d’unilinguisme anglais chez les Anglo-Ontariens n’a augmenté que de 14%. Chez les anglophones du Québec, la régression des bilingues attendus après application du taux de bilinguisme des Franco-Ontariens est moindre (-15%) que celle de l’ensemble des effectifs recensés (-25%), ce qui révèle là encore un progrès [10].

Enfin, en ce qui concerne la population québécoise de langues maternelles tierces, la population attendue connaissant au moins le français (somme des unilingues avec les bilingues) dépassait la population recensée en 2001 de 24%. C’est beaucoup moins que les 83% obtenus par Duchesne dans sa comparaison avec l’Ontario sur la base du recensement de 1971.

Bref, si la connaissance du français a progressé au Québec, c’est principalement dû au progrès du bilinguisme français-anglais alors que le bilinguisme a beaucoup moins augmenté en Ontario. Tandis que le Québec cherche à devenir « aussi français que l’Ontario est anglais », la province voisine de son côté ne parvient pas à devenir aussi bilingue que le Québec.




La langue parlée à la maison

Au recensement de 1971, 85% de la population ontarienne parlaient l’anglais au foyer, comparativement à 81% pour le français au Québec. La comparaison par Duchesne des données sur les langues parlées au foyer à celles sur la langue maternelle, montrait que le français n’avait fait que des gains nets insignifiants au Québec (moins de 4 000), alors que l’anglais en Ontario jouissait de gains nets de près de 600 000 locuteurs supplémentaires.

Par ailleurs, la minorité anglo-québécoise avait fait des gains nets de 99 000 personnes alors que la minorité franco-ontarienne avait connu une lourde perte de 130 000 personnes, soit une anglicisation nette de l’ordre de 30% [11]. Du côté des personnes de langues maternelles tierces, plus de 40% de celles recensées en Ontario s’exprimaient en anglais au foyer tandis que seulement 9% de celles domiciliées au Québec avaient opté pour le français. De plus, contrairement à la situation ontarienne où la minorité francophone ne faisait aucun gain significatif auprès des groupes tiers (0,3% seulement), les allophones du Québec avaient choisi l’anglais dans une proportion de près de 23%.

Mais qu’en était-il en 2001? La majorité anglophone de l’Ontario a perdu quelques points (de 85,1% à 82,7%) alors que la majorité francophone du Québec a augmenté de plus de deux points (de 80,8% à 83,1%). Serions-nous alors en présence d’un renversement de situation? Non, si l’on tient compte des mouvements migratoires.

En effet, le recul relatif des anglophones en Ontario ne vient pas d’une érosion de l’anglais, mais plutôt de la forte immigration internationale qui apporte surtout des allophones. C’est le premier facteur qui explique que la province canadienne la plus populeuse comptait 1,18 million d’allophones de plus qu’au Québec en 2001, comparativement à une différence de 880 000 en 1971 [12].

Ce sont aussi les migrations qui expliquent la baisse de l’importance relative des Anglo-Québécois qui sont passés de 14,7% à 10,5% de la population. Comme on sait, les anglophones du Québec sont nombreux depuis plusieurs décennies à migrer dans d’autres provinces canadiennes sans retours équivalents en sens inverse (OQLF 2005, 85-88).

Contrairement à la minorité anglophone du Québec qui voit son poids démographique diminuer par le jeu des migrations interprovinciales, la minorité francophone ontarienne assiste, quant à elle, à sa propre anglicisation par l’usage plus fréquent, voire exclusif, de l’anglais au foyer. Cette minorité comptait, en 2001, 45 000 locuteurs de moins que 30 ans plus tôt.

Tant en Ontario qu’au Québec, la proportion d’allophones qui parlaient leurs langues maternelles au foyer a baissé entre 1971 et 2001. Dans le cas de l’Ontario, la différence est d’un peu plus de 2 points (de 59,4% à 57,2%) tandis qu’elle est de près de 11 points au Québec. Les allophones québécois qui ont conservé l’usage de leur langue maternelle au foyer comptaient pour 68,1% des effectifs en 1971 contre seulement 57,2% 30 ans plus tard. Cependant, cette différence est artificiellement trop grande, car elle résulte de deux changements importants apportés dans les questionnaires des recensements de 1991 [13] et de 2001 [14].

L’application à la population du Québec des taux de substitutions linguistiques observés en Ontario permet de mesurer les effets positifs de la politique linguistique québécoise après 30 ans. Le tableau 2 montre que l’on aurait recensé 388 700 personnes de plus parlant le plus souvent le français à la maison. Cette hausse viendrait notamment de la francisation de 166 400 allophones, dont 155 900 (158 400 – 2 500) qui auraient préféré le français à l’anglais.



Eu égard à la pénétration du français au sein de la population allophone du Québec, nous avions conclu dans notre précédente étude basée sur le recensement de 1996, « que le progrès parcouru [était] de près de 18% de l’objectif visé en 1977 » (Paillé 2003, 135). En outre, en appliquant les taux ontariens de 1971 à la population du Québec de 1996, nous ajoutions que « l’objectif visé aurait été comblé à 22% » (ibid., 136). Optant pour une solution médiane, nous avions alors conclu « que le Québec [avait] comblé environ le cinquième de l’écart qui le séparait de l’Ontario » (ibid., 141) il y a 30 ans.

Le présent examen, basé sur le recensement de 2001, indique un progrès de près de 27% en 30 ans, voire de 31% en utilisant les comportements observés en Ontario en 1971 plutôt que ceux de 2001. Toutefois, un gain supplémentaire de 9 points en cinq ans seulement (1996-2001) est douteux! Une partie de ce « gain » provient indubitablement des modifications apportées à la version française du questionnaire au recensement de 2001, version qui a favorisé artificiellement le fait français au Québec (Castonguay 2005).

La réalité se situerait donc entre 18% et 27%, ou entre 22% et 31%, deux intervalles de 9 points qui se recouvrent partiellement. En optant encore une fois pour un ordre de grandeur médian, ou pourrait estimer que le progrès réel de l’attraction du français sur les allophones du Québec en 2001, comparativement à celle de l’anglais en Ontario, tournerait autour de 25% de l’objectif visé par le législateur en 1977.

Conclusion

Après 30 ans d’une politique linguistique dont le noyau central se trouve dans la Charte de la langue française, des progrès ont été notés dans plusieurs domaines. Ces progrès se sont manifestés à des degrés divers, les uns très solides, d’autres marquant le pas. La référence à la situation de l’anglais en Ontario, déjà formulée en 1977, permet de mesurer le progrès accompli dans certains domaines.

La connaissance du français au Québec a fait des progrès auprès des anglophones et des allophones alors que l’anglais n’a nullement été rejeté par la majorité francophone. Contrairement aux craintes que certains ont formulées en 1977, la Charte de la langue française n’a pas amené les francophones à se montrer réfractaires à l’anglais. Les espoirs de M. Camille Laurin, parrain de la loi 101, se sont avérés : le renforcement du français s’est accompagné d’un apprentissage soutenu de l’anglais par la majorité d’expression française du Québec.

Les allophones du Québec s’estimaient beaucoup plus nombreux à pouvoir s’exprimer en français en 2001 que ceux recensés en 1971. Malgré la difficulté de comparer les données des recensements de 1971 et de 2001, on peut tout de même affirmer que l’Ontario est toujours une terre d’anglicisation des populations issues de l’immigration internationale tandis qu’au Québec, l’augmentation du pourcentage d’allophones faisant usage du français au foyer (de 9,3% à 19,7%) n’est qu’en partie réelle.

En somme, n’est-il pas singulier que 30 ans après la loi 101, le bilinguisme individuel au Canada, pourtant qualifié de «symbole de l’identité canadienne» (Churchill 1998, 13), soit encore le fait de la population québécoise avant d’être celui de l’Ontario, voire de tout le «Canada anglais»?


***



Bien que le français ne trouve pas sa quote-part dans les substitutions linguistiques des allophones – il faudrait pour cela que 90% des substitutions se fassent vers le français –, il faut reconnaître qu’il y a eu progrès au cours des trois dernières décennies du vingtième siècle.

Les exercices de comparaison que nous avons faits nous ont amené à conclure, dans un premier temps, qu’environ le cinquième de l’objectif visé en 1977 a été comblé en 1996 et, dans un deuxième temps, que le quart a été réalisé en 2001. Produit indirect de notre politique linguistique (Paillé 2006, 25-27), il faut beaucoup plus de temps pour observer des résultats tangibles dans les comportements linguistiques au foyer que dans le domaine public.

En comparaison à l’Ontario anglophone, le Québec est maintenant plus français qu’il y a 30 ans. Mais il n’est pas encore « aussi français que l’Ontario est anglais ». Comme nous sommes toujours loin du modèle visé, modèle qui change par ailleurs, il y aurait encore beaucoup à faire pour que le statut du français au Québec soit l’équivalent du statut de l’anglais en Ontario. Compte tenu du contexte linguistique nord-américain, cet écart pourrait ne jamais être totalement comblé. Restera cependant à s’en rapprocher de plus en plus.


Bibliographie

Amyot, Michel éd. (1980), La situation démolinguistique au Québec et la Charte de la langue française, Québec, Conseil de la langue française, 160 p.


Cardinal, Linda (2006), compte rendu de : Michael A. Morris éd. (2003), Recherches sociographiques, mai-août (XLVII, 2), p. 397-399.


Castonguay, Charles (2003), « Politiques linguistiques et avenirs des populations de langue anglaise et de langue française au Canada », dans : Michael A. Morris éd., p. 174-234.


Castonguay, Charles (2005), Incidence du sous-dénombrement et des changements apportés aux questions de recensement sur l'évolution de la composition linguistique de la population du Québec entre 1991 et 2001, Montréal, Office québécois de la langue française, Étude 3, 29 p.


Churchill, Stanley (1998), Nouvelles perspectives canadiennes. Les langues officielles au Canada : transformer le paysage linguistique/New Canadian Perspectives. Official Languages in Canada : Changing the Language Landscape, Ottawa, Patrimoine canadien/Canadian Heritage, ii-104 p./ii-90 p.


Duchesne, Louis (1980), « Quelques données démographiques sur un Québec aussi français que l’Ontario est anglais », dans : Michel Amyot éd., La situation démolinguistique au Québec et la Charte de la langue française, Québec, Conseil de la langue française, p. 41-50.


Laurin, Camille (1977), Le français, langue du Québec, [Montréal], Éditions du jour, 214 p.


Morris, Michael A. éd. (2003), Les politiques linguistiques canadiennes : une approche comparée, Paris, L’Harmattan « Espaces discursifs », 235 p.


Office québécois de la langue française (2005), Les caractéristiques linguistiques de la population du Québec : profil et tendances, « Suivi de la situation linguistique, fascicule 1 », Montréal, OQLF, 101 p.


Paillé, Michel (2003), « Les langues officielles du Canada dans les provinces de Québec et d’Ontario : une comparaison démographique », dans : Michael A. Morris éd., p. 111-151.


Paillé, Michel (2006), « La portée de la loi 101 se limiterait-elle au domaine public par peur de l’“assimilation” », L’Action Nationale, (XCVI-9), novembre, p. 23-37.


Picard, Jean-Claude (2003), Camille Laurin. L’homme debout, Montréal, Boréal, 561 p.


Statistique Canada, (2002), « Population selon la langue maternelle […] par connaissance des langues officielles […], Canada, provinces et territoires […], recensements de 1996 et 2001, Ottawa, Ministre de l’Industrie, n° 93F0024XDB96009 au catalogue.


Statistique Canada, (2003), « Population selon la langue maternelle […], par langue parlée à la maison […], Canada, provinces et territoires […], recensements de 1996 et 2001, Ottawa, Ministre de l’Industrie, n° 93F0024XDB96010 au catalogue.



Notes et références

[1] Les recherches conduisant à cet article ont été rendues possibles grâce à une subvention de la Chaire Hector-Fabre d’histoire du Québec. L’auteur exprime sa reconnaissance à M. Robert Comeau, premier titulaire de cette chaire.
[2]L’auteur était à l’époque chercheur associé à la Chaire Hector-Fabre d’histoire du Québec, Université du Québec à Montréal.
[3] Si l’anglicisation des allophones en Ontario devient un modèle pour la francisation des allophones du Québec, l’« assimilation » des Franco-Ontariens n’est pas prétexte pour souhaiter le même sort à la minorité anglo-québécoise.
[4] Les lecteurs intéressés par ces aspects pourront consulter l’ouvrage de Duchesne (1977) ainsi que le nôtre (Paillé, 2003).
[5] Notre étude antérieure en compte 17 (Paillé, 2003, p. 146-152).
[6] Précisons que les taux ontariens sont appliqués de manière croisée à la population québécoise. Ainsi, les taux de la majorité anglophone de l’Ontario sont appliqués à la majorité francophone du Québec ; de même pour les minorités. Chez les allophones, le degré de connaissance de l’anglais en Ontario devient celui de la connaissance du français au Québec ; à l’inverse pour l’autre langue.
[7] Dans les faits, ces allophones sont bilingues puisqu’ils peuvent s’exprimer dans leur langue maternelle et en français. Ils pourraient même être trilingues s’ils parlent deux langues tierces.
[8] L’Ontario ayant changé entre 1971 et 2001, les taux de 1971 appliqués à la population de 2001 montrent les changements survenus au Québec comme si l’Ontario n’avait pas évolué.
[9] Une partie de cette évolution entre 1996 et 2001 pourrait venir des modifications apportées à la version française du questionnaire au recensement de 2001.
[10] Le départ d’anglophones unilingues pourrait y avoir contribué.
[11] Rappelons que ce pourcentage d’anglicisation ne vaut que pour les personnes recensées en 1971. Il exclut celle des générations antérieures que le rapprochement entre les langues maternelles et les langues d'usage au foyer ne permet pas de voir.
[12] La population allophone du Québec a augmenté de 96% alors que celle de l’Ontario a plus que doublé en 30 ans : 118%.
[13] Une chute brutale de 70,3% à 64,4% entre 1986 et 1991 montre très bien qu’il y a eu une importante rupture dans la série de données avec le recensement de 1991 (Castonguay 2003, 195).
[14] La baisse de 62,3% à 58,6% entre 1996 et 2001 est sans doute attribuable, en partie, aux changements apportés à la version française du questionnaire du recensement de 2001, version largement distribuée au Québec où se trouve concentrée la grande majorité des francophones du Canada (Paillé 2003, 150).